Si les produits sanguins ne sont pas les choses qui manquent le plus dans nos hôpitaux, ils leur ressemblent. Le nombre de patients en quête du précieux liquide pour des raisons chirurgicales et autres vitales s’accroit de jour en jour. La demande ne cesse de dépasser l’offre. Une situation qui se révèle lourde de conséquence pour les nécessiteux qui pour certains, paient de leur vie ce déficit. Quand on considère que chaque année des centaines de millions de nos francs sont injectés dans des secteurs qui ne sauvent même pas une seule vie, il se pose la question de savoir pourquoi des actions concertées ne sont-elles pas initiées en vue de permettre au centre national de transfusion sanguine (Cnts) de collecter davantage de poches de sang pour sauver des vies humaines.
Pour des raisons pas du tout faciles à comprendre, la couverture en dons du sang au Togo ne parvient pas à combler tous les besoins. La demande est sans cesse en croissance.
Manque du sang au Cnts
En juin 2023, le directeur général du Cnts, le Prof. Fétéké Lochina, indiquait que pas moins de 75.000 poches de sang étaient nécessaires pour répondre à la demande, mais que seules 53.000 étaient à l’époque disponibles. Il expliquait qu’en matière de transfusion sanguine, «il faut atteindre, comme objectif final, l’autosuffisance en produits sanguins, c’est-à-dire, disposer de produits pour répondre à toutes les demandes. Au Togo, actuellement, nous répondons aux demandes à 75 %. Dans 25% des cas, il manque du sang au CNTS. On parle de pénurie du sang. Et donc la pénurie du sang aura de graves conséquences chez les patients.»
Cette situation amène souvent des familles des patients nécessiteux à faire le tour des hôpitaux et des cliniques de la capitale et des autres villes du pays. Au cas où le manque persiste, face à l’urgence, ils n’hésitent pas à traverser la frontière pour se procurer du sang. Les destinations les plus indiquées sont le Benin qu’on accède par la traversée du fleuve Mono ou le Ghana en franchissant la frontière Ouest. Il se pose généralement dès lors la question de la qualité du produit qui n’égale pas dans tous les cas, celle de celui fourni par le cnts. Parfois, le temps de terminer ce parcours de combattant, les patients les plus nécessiteux, surtout en cas d’anémie sévère, c’est à dire un taux d’hémoglobine (TH) inférieur ou égal à 8g/l, rendent l’âme. Tout simplement.
Une scène saisissante
Le vendredi 19 juillet 2024, le laboratoire du CHU SO a été le théâtre d’une scène des plus pathétiques et saisissantes. Une foule d’accompagnants venus chercher des poches de sang, vers 7 heures, n’a même pas été satisfaite à moitié. Sur la vingtaine de demandes du sang O+ seules, dix poches ont été servies. Là encore, parmi les heureux bénéficiaires, personne n’a pu obtenir la quantité de poche requise. Cela veut dire que les patients programmés ce jour-là pour une intervention chirurgicale qui nécessite une transfusion, ne pouvaient plus entrer au bloc. Idem pour ceux qui avaient besoin d’une transfusion sanguine pour d’autres pathologies. En conséquence, des ordonnances supplémentaires pour maintenir les patients en attendant les poches de sang prescrites ne manquent de tomber pour saler davantage l’addition.
« Dieu seul sait ce qui était advenu de ces patients le jour-là et les autres qui avaient suivi. Ce que je sais c’est que si pour une raison ou une autre, ils ne parviennent pas à honorer dans le délai, les ordonnances supplémentaires prescrites pour les maintenir, le pire pourra survenir. C’est vraiment bête que cette scène se produise presque tous les jours sans que rien ne soit initié pour y mettre fin », confie un accompagnant qui a vécu cette triste scène ce vendredi matin-là au laboratoire du CHU SO.
Des préjugés et un manque de moyens
Comme nous l’écrivions, il est difficile de comprendre pourquoi au Togo, la pénurie du sang est toujours d’actualité. Dans un pays de près de 8 millions d’habitants à dominante jeunes, pourquoi le sang viendrait-il à manquer si cruellement dans les hôpitaux ?
A cette question, il faut répondre par des préjugés et le manque de moyens.
Au niveau des préjugés, il faut arriver à ôter de la tête des Togolais, le mensonge selon lequel, le sang collecté serait destiné plutôt à des pratiques occultes qu’à sauver des vies humaines. Invitée à donner du sang lors de la Journée mondiale du donneur de sang, une compatriote a réagi en affirmant : « Je ne donnerai mon sang que quand j’irai en France. Au Togo, jamais ! »
Pour réagir de la sorte, cette compatriote peut avoir été trompée sur les réalités du don de sang par des redoutables affabulateurs, pour des raisons que personne ne maitrise. Pour mettre fin aux préjugés autour du don de sang, il faut une campagne de sensibilisation et de mobilisation digne de ce nom et rondement menée non seulement à Lomé, mais sur toute l’étendue du territoire national. D’où la mobilisation de moyens financiers à la hauteur des ambitions.
Des actions à mener
Pour les besoins de la cause, le Cnts doit pouvoir mener des campagnes sur l’ensemble du territoire national. Il doit bénéficier pour ce faire d’un accompagnement indéfectible des médias publics comme privés, toutes catégories confondues. A l’échelle nationale, une année peut être décrétée ‘’Année nationale du donneur de sang’’ au cours de laquelle, des personnes ressources se succéderont sur les médias pour édifier les populations sur le bien-fondé et surtout, l’importance du don de sang. Le ministère des enseignements primaires et secondaires peut intégrer le sujet au chapitre des matières, de la maternelle au lycée. Des artistes de la chanson, et autres humoristes doivent également être mis à contribution en vue d’une amplification de cette campagne de sensibilisation. Ce centre doit pouvoir investir chaque semaine une préfecture pour la collecte de sang à travers des opérations en direction des lycées, des marchés et autres. Mais, pour ce faire, il faut des moyens financiers dont, malheureusement, le Cnts ne dispose pas.
Le Togo a la particularité de manquer cruellement d’argent quand il s’agit d’investir dans des secteurs vitaux. Pour des événements qui ne sauvent même pas une seule vie, on assiste à une mobilisation monstre de moyens financiers. Pour s’en convaincre, il suffit de considérer les centaines de millions injectés chaque année dans les concours de beauté, les défilés de mode et autres par des sociétés d’Etat qui, paradoxalement perdent ce réflexe quand il s’agit de financer par exemple une campagne de collecte de sang pour sauver des vies. Si la moitié de ce qui est chaque année injecté dans ces secteurs était allouée au Cnts, pas de doute que cette pénurie de sang qui coûte tant des vies humaines dans les hôpitaux serait réduite de moitié. Avant de penser aux loisirs il faut bien se maintenir en vie.
Une mobilisation accrue de moyens
Au passage, une mention spéciale à la branche togolaise de l’UPF qui organise de temps en temps, une campagne de don de sang pour appuyer ce centre, malgré que cette association de journalistes, ne dispose d’aucun moyen financier et d’aucune ligne budgétaire pour ce faire. Il faut également noter les actions de la présidente de la CCIT, Nathalie Bitho qui se bat pour appuyer le centre à travers l’organisation des séances de don de sang. C’est le lieu de louer le sens d’humanisme du président de l’UPF-Togo, de la présidente de la CCIT et des autres volontés impliquées dans cette œuvre hautement humanitaire.
Face à la gravité de cette situation qui oblige le personnel de santé à assister, impuissant à la mort des patients pour manque de produits sanguins, des actions d’envergure s’imposent. Il incombe au gouvernement, aux institutions de la république, aux sociétés d’Etat et parapubliques et aux partenaires au développement de conjuguer leurs efforts pour arrêter l’hémorragie dans un délai raisonnable. Au Togo, nous avons la change de compter au sein des structures sanitaires publiques, des médecins dont la compétence est indéniable. Ce potentiel risque d’être passé en pertes et profits si rien n’est fait pour mettre à disposition, les équipements et les produits requis, pour un travail réussi. Par ailleurs, il revient aux populations d’être réceptives pour accompagner la dynamique. L’acte de don de sang, non seulement sauve des vies, mais aussi ait avancer la recherche médicale.
JNT

